P/E, PEG, multiples sectoriels, float, short interest, buybacks et transactions insiders — tout pour savoir si une action est chère ou pas chère.
C'est LA question centrale de l'investissement. Et pourtant, la réponse n'est jamais aussi simple qu'on le croit.
Prenons un exemple concret : Apple (AAPL) à 230 $ et un penny stock à 0,50 $. Instinctivement, on pourrait penser qu'Apple est « chère » et que le penny stock est « pas cher ». C'est faux.
Le prix seul ne veut strictement rien dire. Ce qui compte, c'est le rapport entre le prix et les fondamentaux de l'entreprise : ses bénéfices, sa croissance, ses actifs, sa dette.
Imaginez deux appartements. Le premier coûte 200 000 € et génère 1 500 €/mois de loyer. Le second coûte 50 000 € mais est inhabitable et ne génère rien. Lequel est vraiment « cher » ? C'est exactement la même logique en Bourse : il faut toujours rapporter le prix à ce que l'actif produit.
Dans ce guide, vous allez apprendre à utiliser tous les outils des professionnels pour répondre à cette question :
Le Price-to-Earnings ratio (P/E) est le multiple de valorisation le plus utilisé au monde. Il répond à une question simple : « Combien d'années de bénéfices faut-il pour rembourser le prix de l'action ? »
| Type | Base de calcul | Avantage | Inconvénient |
|---|---|---|---|
| Trailing P/E | Bénéfices des 12 derniers mois (réalisés) | Donnée réelle, vérifiée | Regarde dans le rétroviseur |
| Forward P/E | Estimations des analystes (12 prochains mois) | Tourné vers l'avenir | Les estimations peuvent être fausses |
Un P/E de 30 n'a pas la même signification dans la tech (où c'est normal) et dans l'énergie (où c'est très élevé). Il faut toujours comparer un P/E à la moyenne de son secteur.
Un P/E de 5 n'est pas forcément une bonne affaire — cela peut signifier que le marché anticipe une chute des bénéfices. Si les earnings sont divisés par deux l'année prochaine, le P/E forward sera en réalité de 10. C'est ce qu'on appelle un value trap (piège de valeur).
Le PEG (Price/Earnings-to-Growth) est une évolution du P/E qui prend en compte la croissance. C'est le ratio préféré du légendaire gérant Peter Lynch, qui l'a popularisé dans son livre One Up on Wall Street.
| Entreprise | P/E | Croissance | PEG | Verdict |
|---|---|---|---|---|
| NVDA | 45 | 60 % | 0,75 | Sous-évalué (malgré le P/E élevé) |
| AAPL | 30 | 8 % | 3,75 | Cher (croissance modeste) |
| KO | 25 | 5 % | 5,0 | Très cher (mais dividende stable) |
Le PEG normalise le P/E par la croissance. Une entreprise qui grandit à 60 %/an peut tout à fait justifier un P/E de 45, car chaque euro investi aujourd'hui sera « remboursé » beaucoup plus vite grâce à la croissance exponentielle des bénéfices. À l'inverse, payer un P/E de 25 pour une croissance de 5 % est objectivement cher.
Le P/E n'est pas le seul outil. Selon le type d'entreprise, d'autres ratios sont parfois plus pertinents.
Le P/S compare le prix de l'action au chiffre d'affaires par action. Il est utile pour les entreprises qui ne sont pas encore rentables (startups, biotech en phase clinique, SaaS en hypercroissance). Puisqu'il n'y a pas de bénéfices, le P/E ne fonctionne pas — mais l'entreprise génère quand même du revenu.
Le P/B compare le prix de l'action à sa valeur comptable (actifs - dettes). Il est particulièrement utile pour les entreprises riches en actifs tangibles : banques, compagnies d'assurance, sociétés immobilières. Un P/B inférieur à 1 signifie que le marché valorise l'entreprise à moins que la valeur de ses actifs nets.
L'EV/EBITDA est le ratio préféré des analystes professionnels et des banquiers d'affaires. Il compare la valeur d'entreprise (capitalisation + dette - trésorerie) au résultat opérationnel avant amortissements. Son avantage : il neutralise les différences de structure financière (dette) et les choix comptables (amortissements), ce qui permet de comparer des entreprises de secteurs différents.
| Multiple | Quand l'utiliser | Exemples |
|---|---|---|
| P/E | Entreprises rentables et stables | AAPL, MSFT, KO |
| P/S | Startups, biotech, SaaS en croissance | SNOW, PLTR (phase initiale) |
| P/B | Banques, assurance, immobilier | JPM, BRK.B, SPG |
| EV/EBITDA | Industrie, M&A, comparaison inter-secteurs | BA, CAT, DE |
Le radar ci-dessous compare trois géants de la tech sur cinq axes de valorisation. Les valeurs sont normalisées sur une échelle de 0 à 100 pour faciliter la comparaison.
Contrairement au P/E, l'EV/EBITDA intègre la dette dans le calcul. Deux entreprises peuvent avoir le même P/E, mais si l'une est endettée à 80 % et l'autre à 0 %, elles ne valent évidemment pas la même chose. L'EV/EBITDA capture cette différence.
Avant d'acheter une action, il faut comprendre combien d'actions existent et combien sont réellement disponibles à l'achat sur le marché.
| Terme | Définition | Exemple (AAPL) |
|---|---|---|
| Shares Outstanding | Nombre total d'actions émises | ~15,1 milliards |
| Float | Actions disponibles au trading public | ~15,09 milliards |
| Restricted Shares | Actions bloquées (insiders, lock-up) | ~10 millions |
Chez Apple, le float est quasiment égal aux shares outstanding car les insiders détiennent très peu. Mais pour une small cap récente, le float peut représenter seulement 20 à 30 % du total — ce qui crée une volatilité beaucoup plus forte.
Imaginez un concert avec 100 places (shares outstanding). Si 70 sont réservées aux invités VIP (insiders + fonds bloqués), seules 30 sont vendues au public (float). S'il y a 50 acheteurs pour 30 places, le prix des billets explose. C'est exactement ce qui se passe avec les actions à faible float.
Moins volatile, plus liquide, spreads serrés. Typique des mega-caps (AAPL, MSFT).
Très volatile, risque de manipulation, mouvements brutaux. Typique des IPO récentes et small caps.
Le short selling (vente à découvert) est une stratégie qui permet de parier sur la baisse d'une action. Comprendre comment cela fonctionne est essentiel pour évaluer les risques d'un investissement.
| Métrique | Formule | Seuil d'alerte |
|---|---|---|
| Short Interest (SI) | Actions shortées ÷ Float | > 20 % = élevé |
| Days to Cover (DTC) | Actions shortées ÷ Volume moyen quotidien | > 5 jours = risque de squeeze |
| Cost to Borrow (CTB) | Taux annuel pour emprunter les actions | > 50 % = très tendu |
Un short squeeze se produit quand le cours monte fortement et force les vendeurs à découvert à racheter en urgence, ce qui accélère encore la hausse.
Short Interest : 140 % du float. Le cours est passé de 20 $ à 483 $ en 3 semaines, poussé par les traders de r/WallStreetBets.
Porsche a révélé détenir 74 % de VW. Le float disponible était quasi nul. VW est brièvement devenue la plus grosse capitalisation mondiale.
Un short squeeze est un événement rare et imprévisible. Acheter une action uniquement parce que le short interest est élevé est extrêmement risqué. Pour chaque GME, il y a des dizaines d'entreprises avec un SI élevé qui ont simplement continué à baisser. Ne pariez jamais dessus comme stratégie principale.
Le nombre d'actions en circulation n'est pas fixe. Les entreprises peuvent le réduire (buybacks) ou l'augmenter (dilution). Cela a un impact direct sur le bénéfice par action (EPS).
Un buyback, c'est quand une entreprise rachète ses propres actions sur le marché. Résultat : le nombre d'actions en circulation diminue, donc chaque action restante représente une part plus grande de l'entreprise.
Apple est le roi des buybacks. En 10 ans, l'entreprise a dépensé plus de 600 milliards de dollars pour racheter ses propres actions, réduisant significativement le nombre d'actions en circulation.
À l'opposé, la dilution se produit quand une entreprise émet de nouvelles actions. C'est fréquent chez les startups et les entreprises en croissance qui ont besoin de financement. Chaque nouvelle action émise réduit la part des actionnaires existants.
Un stock split (division d'actions) est purement cosmétique. Si Apple fait un split 4:1, vous avez 4 fois plus d'actions mais chacune vaut 4 fois moins. La valeur totale ne change pas. C'est comme couper une pizza en 8 parts au lieu de 4 : vous n'avez pas plus de pizza.
Les insiders (dirigeants, administrateurs, actionnaires majeurs) doivent déclarer à la SEC chaque achat ou vente d'actions de leur propre entreprise via un formulaire appelé Form 4. Ces déclarations sont publiques et constituent un signal précieux.
Les insiders connaissent leur entreprise mieux que quiconque. Quand un CEO achète pour 5 millions de dollars d'actions avec son propre argent, c'est un signal de confiance extrêmement fort. Il ne le ferait pas s'il pensait que les résultats seraient mauvais.
| Signal | Type | Interprétation |
|---|---|---|
| Cluster buy (3+ insiders) | Bullish | Forte conviction interne — plusieurs dirigeants achètent en même temps |
| CEO achète pour 5 M$+ | Bullish | Le patron met son propre argent en jeu — signal de confiance maximal |
| CFO vend 100 % de ses actions | Bearish | Le directeur financier quitte le navire — il connaît les chiffres mieux que personne |
| Ventes 10b5-1 planifiées | Neutre | Ventes automatiques préprogrammées — pas un signal directionnel |
| Achat après une forte baisse | Bullish | L'insider pense que la baisse est exagérée — il « achète le creux » |
| Ventes massives avant earnings | Bearish | Possiblement illégal (délit d'initié) — signal d'alerte majeur |
Maintenant que vous maîtrisez chaque outil individuellement, voici comment les combiner pour obtenir une vision complète de la valorisation d'une entreprise.
La méthode ultime de valorisation utilisée par les professionnels s'appelle le DCF (Discounted Cash Flow). Le principe est simple :
La valeur d'une entreprise = tous ses futurs cash flows, ramenés à aujourd'hui.
C'est comme calculer combien vaut un appartement en additionnant tous les loyers futurs qu'il va générer, mais en « actualisant » ces loyers (100 € dans 10 ans valent moins que 100 € aujourd'hui à cause de l'inflation). En pratique, c'est complexe à calculer, mais le concept est essentiel à comprendre.
Avant d'investir, passez en revue ces 10 critères :
Aucun critère n'est suffisant seul. Un P/E faible avec un short interest à 40 % et des insiders qui vendent n'est pas une bonne affaire. C'est la convergence de plusieurs signaux positifs qui crée une thèse d'investissement solide.
5 questions pour vérifier que vous avez bien intégré les concepts de ce guide.
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